La Parole Aux Adoptés !

#8 – Pour moi, être adopté transracial, c’est avant tout vivre le racisme d’une manière très particulière

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Né à Ha Noi au Viêt Nam, j’ai été adopté (adoption plénière) à l’âge d’un mois (très certainement à cause d’une mauvaise santé quand j’étais bébé et de la pauvreté de mes parents biologiques) et j’ai grandi dans une toute petite commune dans la plus belle région de France. Je n’ai donc aucun souvenir du Viêt Nam. Je n’ai aucune trace de mes parents biologiques.

J’ai appris très tôt que j’étais adopté, à peu près dès que j’avais l’âge de comprendre. Tant mieux, et je remercie mes parents pour ça.

Pour moi, être adopté transracial, c’est avant tout vivre le racisme d’une manière très particulière. C’est la première chose que je mets en avant, parce que pour moi, le racisme, c’est sans doute la chose qui m’a le plus heurté et traumatisé. J’ai grandi dans un coin où il n’y avait très peu de personnes racisées et encore moins de personnes « d’origine asiatique » (même si je ne comprends pas vraiment l’intérêt d’utiliser ce mot pour un continent qui implique des cultures très différentes… mais c’est comme ça qu’on qualifie et mélange les personnes venant de l’Asie du Sud-Est/de l’Est). J’y ai subi des moqueries, du harcèlement (que je ne qualifiais pas comme ça à l’époque), des violences physiques (accompagnées de « sale adopté », mais je savais déjà à l’époque que c’était venant d’une personne raciste) etc… J’ai alors dû mettre en place des stratégies dont je ne suis pas vraiment fier aujourd’hui pour « ignorer » ou « laisser couler » toutes les remarques racistes qu’on m’envoyait surtout à l’école primaire puis dans les premières années du collège. Entre autres : se moquer de moi avec un racisme intériorisé certain avant qu’on le fasse, tourner en dérision les stéréotypes racistes, ne pas m’énerver quand on sort une imitation à la Michel Leeb (et qui plus est, renchérir en la reprenant pour montrer que non, le racisme ça ne me touche pas…). Ce n’était sûrement pas la meilleure des manières, mais compte tenu de l’incompétence des personnes autour de moi à comprendre les implications du racisme (avec une faculté à « ne pas voir les couleurs » et qualifier ça de « connerie » ou de « bêtise humaine » alors qu’il s’agit d’oppressions), c’était sans doute le plus simple à faire à ce moment-là. Bref, finalement à ce stade, c’est le quotidien de toute personne racisée qui grandit dans un milieu majoritairement blanc. J’ai eu de la chance que petit à petit au fil de l’adolescence, on me laisse davantage tranquille, pour diverses raisons (privilèges de classe ou d’être un homme cis, entre autres).

Être adopté transracial, ça a aussi son lot de particularités. J’en évoque ici quelques-unes parmi tant d’autres.

Première particularité : l’assimilation. Je me rends compte à quel point on a voulu m’assimiler en voulant me rendre plus blanc que blanc. En me faisant clairement comprendre que j’étais, clairement inférieur, par rapport aux autres par divers propos, que ce soit par des « tu es moche » (que je considère comme stupides mais qui sont surtout racistes) ou par le fait de dénigrer une culture (inconnue pour moi) à laquelle je devrais m’identifier (ce qui n’était pas le cas). Puis petit à petit, je me rends compte que j’ai vraiment voulu devenir plus blanc que blanc, pour qu’on arrête de m’insulter ou me dénigrer par rapport à mes origines, sachant que je ne connaissais absolument rien de celles-ci ou de la culture associée. S’assimiler, c’est sûrement la voie la plus facile (je le pensais à l’époque) pour d’une part « s’intégrer » (avec le recul : pourquoi aurais-je dû davantage m’intégrer que n’importe quelle autre personne ?) et surtout pour arrêter de subir le racisme (car évidemment, pour moi le racisme à l’époque c’était très certainement moral). Finalement, c’est comme si je pensais quand j’étais enfant que je « méritais » le racisme parce que je n’étais pas assez assimilé ou je ne fais pas assez d’efforts. L’assimilation, c’est-à-dire, effacer tout ce qui met relie à mes origines, c’était la solution de facilité. J’ai détesté être d’origine vietnamienne, tout ce qui me reliait à mes origines, je n’osais même pas regarder un livre ou un documentaire lié au Viêt Nam. Bref : ça a clairement mené à un fort racisme intériorisé (et au final : une détestation et une pauvre estime de soi car comment avoir confiance en soi quand on ne peut pas être « soi » ?).

Deuxième particularité en lien avec la première : une relation très particulière avec ma culture d’origine. Comme évoqué précédemment, je l’ai détestée et j’avais honte d’assumer mes origines (je vous rassure, aujourd’hui je fais du « vietforcing » sans problèmes). Pas surprenant quand finalement, je les connaissais pas du tout et ma seule façon de la « vivre » c’est au travers du racisme. J’étais quand même ému quand mes parents m’avaient acheté des livres sur le Viêt Nam, et que je les regardais discrètement, quand j’étais seul et curieux quand même de comment ça se passait. Adoption oblige, je n’ai jamais eu accès à travers ma culture d’origine, sauf à travers ces quelques bribes, parfois des clichés et puis les plats préparés qui mélangeaient des nems avec des samoussas ou accras de morues… dans des « plats asiatiques ». C’est assez paradoxal ce sentiment de rejet de sa culture d’origine et en même temps une volonté profonde de vouloir la retrouver. C’est comme un manque, qu’on souhaite bien enterrer profondément en soi et rejeter, par peur sans doute, qu’il cause davantage de problème. Je me suis souvent senti déraciné mais « le cul entre deux chaises » : pas à ma place dans un monde majoritairement blanc qui dévalorise toutes les personnes racisées, et absolument pas légitime comme personne vietnamienne à cause de l’absence de transmission de la culture.

Troisième particularité, quand on parle de manque et de peur, c’est la peur de l’abandon/d’être rejeté/d’être seul. C’est sans doute une particularité commune à bon nombre de personnes adoptées (transraciales et non). Sûrement que le rejet des autres enfants à cause du racisme combiné aux traumatismes liés à l’abandon (même sans souvenirs, il y en a sûrement), créé cette peur de solitude et d’être (encore) abandonné dans un monde qui nous paraît hostile, auquel on n’appartient pas. Ça a sans doute joué dans une nature parfois « très réservée » alors que j’aimais (et j’aime toujours) beaucoup le contact humain et parler aux gens… mais sans montrer une partie de moi-même qui a peur et qui se rejette.

Quatrième particularité : l’infantilisation. J’ai souvent l’impression qu’on me considérait souvent comme un enfant, incapable de prendre des décisions, incapable de s’exprimer. Les parents ont souvent eu ce biais, qui j’imagine, existe pour tout parent, mais j’ai eu l’impression que ça prenait une dimension plus importante. Ça concerne aussi toute personne à qui je disais que j’étais adopté : « ah mais ça va ? », « je suis désolé pour toi », « ça a dû être trop dur ». J’ai souvent eu l’impression qu’on me pense triste voire dans une très mauvaise situation mentale juste parce que je suis adopté, sans vraiment s’intéresser à mon propre vécu, comme si c’était systématique. Quand on me parle, j’ai l’impression d’être considéré comme un enfant aux yeux de l’interlocuteur, et j’ai le sentiment qu’on ne me laisse pas forcément la possibilité de m’exprimer.

Aujourd’hui, je m’assume complètement en tant que personne d’origine vietnamienne (je suis retourné au Viêt Nam et c’était génial !) et je fais des démarches pour en apprendre plus sur ma culture d’origine voire pour avoir la double nationalité. Je ne veux plus être plus blanc que blanc. J’ai envie d’exprimer mes peurs, mes doutes et mes traumas. Je ne souhaite plus qu’on m’infantilise. Peut-être qu’un jour je ferai la démarche de rechercher mes origines et ma famille biologique.

Ce témoignage reflète juste un vécu parmi tant d’autres. Pourtant, en parlant à d’autres personnes adoptées (et je regrette tellement ne pas en avoir l’occasion quand j’étais enfant ou adolescent, même s’il est probable que je les aurais fuies), j’ai l’impression qu’on a parfois des vécus similaires. J’ai la chance d’avoir eu des parents qui m’ont aimé (et c’est réciproque) et une bonne relation avec eux. C’est loin d’être le cas pour toutes les personnes adoptées : ça se passe parfois très mal. Mais pour autant, j’ai quand même des expériences traumatisantes, principalement liées au racisme, et en partie à l’adoption.

Comment politiser la question de l’adoption pour que les institutions, les parents adoptifs (et les futurs) puissent garantir les droits et le bien-être des personnes adoptées ? Il faut tout d’abord savoir écouter (et mettre son égo de côté, pour les parents adoptifs) et relayer la parole des personnes concernées. Il faut soutenir les démarches des personnes adoptées (notamment concernant la recherche des origines mais aussi les changements de prénoms/noms). Il faut pouvoir parler de santé mentale des personnes adoptées (et d’accompagnement adéquat, sans infantilisation ou déni). Il faut se décentrer de la parole des parents adoptants qui sont massivement relayées. Il faut aussi interroger les dynamiques raciales et sociales de l’adoption transraciale, qui a souvent lieu dans des pays qui ont été colonisés par des pays occidentaux. Il est indispensable que les parents et proches de personnes adoptées s’éduquent sur le racisme systémique (et non moral) pour mieux comprendre les vécus des personnes adoptées et racisées.

Un grand merci en tout cas à toutes les personnes qui contribuent à donner la parole aux personnes adoptées et qui permettent de politiser cette question, qui nous prend parfois aux entrailles mais qu’on ne peut mettre de côté, puisqu’il s’agit de celle de nos vécus. Et pensée à toutes les personnes adoptées.

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